Une œuvre est avant tout une rencontre personnelle. Rencontre avec un artiste, dont la biographie nous aidera à connaître les ressorts, rencontre avec un contexte historique dont la plus grande connaissance facilitera la compréhension de l’apparition de tel mouvement ou de tel artiste. Une œuvre d’art est une fenêtre ouverte sur cette histoire personnelle et ce contexte collectif qui a fait jaillir du cerveau d’une personne à un moment précis ce que nous contemplons là devant nos yeux.
Une exposition, un musée nous éblouit par les œuvres qu’ils nous donnent à voir. Nous parcourons les cimaises à la recherche de sensations esthétiques souvent prolongées en réflexions philosophiques et métaphysiques. Mais elles ont pour moi souvent un goût d’inachevé. Derrière chaque période, chaque œuvre est aussi présent le marchand qui a su avant les autres ou mieux que les autres identifier qu’il y avait quelque chose d’unique chez ce jeune homme, devant lui, qui présente ses productions. Je reprocherais aux institutions de mettre largement de côté, si ce n’est de totalement oublier, ces personnes.
A titre d’exemple, je ne citerais rapidement que quelques uns des marchands d’art de l’art moderne, il manquerait Vollard, Maeght, Pierre Matisse et bien d’autres.
Paul Durand Ruel, qui avait sa galerie rue Lafitte à Paris, marchand d’art des impressionnistes fin XIX qui a supporté Monet, Cézanne et bien d’autres envers et contre tous, support qui nous paraît si évident aujourd’hui. Pour preuve, la biographie que lui consacre Assouline porte le joli nom de « Grâce lui soient rendues ». C’est lui qui a du traversé l’atlantique avec des Cézanne sous le bras, qui a fait connaître et se développer aux Etats-Unis ces artistes d’avant-gardes méprisés par les collectionneurs français de l’époque. La présence de tant d’œuvres de Monet dans les musées américains en est la directe conséquence.
Daniel Henry Kahnweiler, le marchand des cubistes sans qui Juan Gris, Picasso ou Braque n’auraient tout simplement pas pu produire, faute de moyens. Michel Leiris a prolongé son travail. Une petite demeure lui est consacrée à Belfort.
Heinz Berggruen, arrivé sans le sou à Paris après sa fuite de l’Allemagne nazie, collectionneur et promoteur de Klee, Picasso, Matisse, Miro ou Frida Kahlo (dont il fut l’amant).
Autant de personnes qui mériteraient bien plus d’égards et au moins quelques pages au catalogue d’une exposition. A ce titre et concernant l’abstraction lyrique exposée au Musée du Luxembourg (L'Envolée Lyrique), ne manquez le livre de Michel Ragon « 50 d’art vivant », récit de ces années de rencontres du point de vue du rédacteur de COBRA.
Ill : Portrait de P.Durand Ruel